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Nos vols claustraux

Charles Dantzig

 

Ere the bath hath flown

His cloistered flight.

William Shakespeare, Macbeth

 

J’ai fait hier un voyage en long-courrier. Et Dieu sait si c’est long, les long-courriers. Je crois que rien n’est plus ennuyeux que l’avion, sinon les mauvaises pièces de théâtre. Les voyages en avion me rappellent ce que disait Billy Wilder, le metteur en scène de Certains l’aiment chaud: «Hier soir, je suis allé voir Les Maîtres chanteurs de Nuremberg. Ça commençait à huit heures. Trois heures après, j’ai regardé ma montre: il était huit heures et quart.»

Au fond, je n’aime pas les moyens de transport. Je crois que c’est parce que, avec eux, nous ne sommes pas maîtres de nos voyages. On ne peut pas s’arrêter comme ça nous chante, pour flâner, regarder un arbre, tout ça. Hier, par exemple, j’ai survolé la Libye, et j’aurais bien aimé que le pilote nous pose et que nous allions tous ensemble visiter en sifflotant, dans le désert, Leptis Magna, qui passe pour être une des cités romaines les mieux conservées du monde. Avec les transports qu’on appelle en commun, nous allons d’un point à un autre comme des flèches, des atomes, des vacanciers du 1er août. Nous sommes à peine humains.

Que reste-t-il à faire en avion? À écouter les annonces des hôtesses, que, à force de voyager, nous avons fini par connaître par cœur. «Mesdames et messieurs, bienvenue à bord de ce Boeing de la compagnie Air France… Le commandant de bord et son équipage…» C’est comme un rite. Voilà. Comme les répons de la messe. On pourrait dire du pilote: «C’est à lui qu’appartiennent le règne, la puissance et la gloire pour les siècles des siècles.» Cela fait, nous pouvons regarder les films, mais enfin, regarder un film sur un écran grand comme un phare de voiture, c’est juger la Joconde d’après son timbre-poste. Il ne nous reste qu’à lire. Pour commencer, sur ces mêmes écrans, les cartes de géographie où l’on nous montre le trajet de notre gros appareil au-dessus des petits continents, avec les mentions: «distance parcourue»; «temps de vol restant»; «température extérieure» ; «heure estimée d’arrivée». On pourrait en faire un poème. Il serait monotone, et donc assorti à l’avion. L’ayant rejeté dans notre esprit, nous passons aux magazines de bord, qui se trouvent dans la pochette en face de nous avec les sachets à nausée, et ma foi… Ils sont composés à 90% de publi-rédactionnels à peine camouflés, ce qui au moins est plus franc que les articles des magazines normaux où les lecteurs ne savent généralement pas deviner que, s’ils lisent le mardi un éloge d’une page de la dernière Renault, c’est que Renault avait, le lundi, acheté une page de publicité.

On lit aussi dans les avions des magazines qu’on ne voit jamais ailleurs, la presse financière anglo-saxonne. Hier, The Economist titrait: «Comment rendre la Chine encore plus riche». Pas plus heureuse ou plus belle, non, non, plus riche. Et dans le Financial Times de dimanche, on trouvait le supplément le plus impudent du monde, «How to Spend It», ce qui veut dire: «Comment le dépenser». Sous-entendu: votre argent. Sous-entendu encore : vous qui en possédez énormément. Et on nous recommande des téléphones portables à 15 000 euros ou des montres en or à 100 000. L’idéal de Paris Hilton. Qui ne doit pas lire beaucoup de livres.

Un de mes amis écrivains, qui a peur en avion, a une méthode: dans les long-courriers, il emporte un livre, un seul, difficile à lire et qui nécessite une forte réflexion, de manière à occuper son esprit et à l’éloigner de la peur. Ce livre, c’est la Critique de la raison pratique de Kant. Soigner la peur par l’ennui est un traitement auquel les psychiatres ne pensent pas assez.

Pour moi, je ne suis pas particulièrement rassuré en avion, mais je dois aimer cela, car je prends des livres qui, au contraire, ne nécessitent pas une attention suivie. Hier, c’étaient les Promenades dans Rome de Stendhal, qui se présentent comme un journal intime. Et, pas très loin au dessus de Rome, j’ai rencontré cette phrase qu’il a écrite en 1829. Il définit la civilisation du travail, dont nous ne sommes pas encore sortis: «Dès son entrée dans la vie, le jeune homme, au lieu de lire les poètes ou d’écouter la musique de Mozart, entend la voix de la triste expérience qui lui dit: ‘‘Travaille dix-huit heures par jour, ou après-demain tu expireras de faim dans la rue! ’’» Travail n’est d’ailleurs pas le bon mot, car il peut aussi désigner ce que je fais, ou d’autres gens qui ont de beaux métiers, peintre, jardinier. On a injurié le travail en appelant «civilisation du travail» le système affreux qui régit le monde moderne, ce salariat universel qui une forme adoucie de l’esclavage. On aurait dû appeler ça la civilisation du labeur.

Dans l’avion, on est assis en permanence, de grandes dames blondes se penchent sur nous en souriant doucement, nous donnent à boire et nous nourrissent. En avion, nous sommes des bébés dans leur poussette rassurés par leur mère. La lecture idéale doit y être des contes pour enfants, et, pour les long-courriers, Les Mille et une nuits.

 

 


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