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Désherber les bibliothèques numériques ?

Mirabelle Madignier

 

 

Pour Paul Valéry, la devise d’une bibliothèque c’est d’élire, plus que de lire. Supprimer c’est faire des choix, c’est-à-dire élire.

 

Dans les bibliothèques traditionnelles, une opération spécifique désigne cette fonction ; il s’agit du « désherbage ». Comme son nom l’indique, le désherbage consiste à se débarrasser des mauvaises herbes, c’est-à-dire à éliminer les livres hors d’usage. Cette opération est pratiquée régulièrement par les bibliothécaires afin de libérer de l’espace et de pouvoir accueillir les acquisitions plus récentes. Outre les aspects strictement matériels auxquels il répond (élimination des ouvrages endommagés, désencombrement des magasins), le désherbage est avant tout l’instrument d’une politique documentaire déterminée. En effet, la vocation de la bibliothèque est bien en premier lieu d’acquérir de nouveaux ouvrages afin de répondre à la demande des lecteurs, et d’autre part de préserver un patrimoine culturel essentiel, celui de la culture écrite. Et dans un système où les bibliothèques ne sont pas isolées mais forment un réseau organisé, on tente de maintenir des politiques documentaires diversifiées et complémentaires. Dans le meilleur des mondes possibles, on parle ainsi de « conservation partagée » lorsque plusieurs établissements décident de se mettre d’accord afin de répartir entre eux les responsabilités de la conservation et du désherbage.

 

A l’heure des bibliothèques numériques, où en sont ces concepts modernes de bibliothéconomie ?

 

La question peut paraître inadéquate mais elle mérite d’être prise en compte. Naturellement, il s’agit de perspectives différentes : les bibliothèques numériques ne remplacent pas les bibliothèques traditionnelles et, si les collections au format numérique commencent déjà à enrichir les collections des institutions, elles ne s’y substituent pas. Néanmoins, les projets de bibliothèques numériques se multiplient et il est légitime de s’interroger sur les principes qui orientent la mise en oeuvre de cette numérisation.

Les projets actuels de bibliothèques numériques sont menés d’une part par des acteurs traditionnels de la chaîne du livre (auteurs, éditeurs, bibliothèques) qui pratiquent la numérisation depuis déjà quelques années, et d’autre part, plus récemment, par des sociétés liées à Internet, en particulier les moteurs de recherche. Leaders sur Internet, ceux-ci ont désormais quitté les laboratoires universitaires et sont devenus en quelques années de véritables entreprises commerciales dégageant un chiffre d’affaires considérable, grâce à un modèle économique basé sur la publicité. Or l’accès aux contenus (qu’ils soient culturels ou d’une autre nature) constitue un enjeu crucial dans la guerre sans merci que se livrent actuellement les moteurs de recherche. C’est pourquoi ils mènent en ce domaine des projets de grande envergure que les bibliothèques ne peuvent affronter seules financièrement. Certains accords ont donc été conclus entre les acteurs traditionnels de la chaîne du livre et les moteurs de recherche. Le projet conduit par Google (Book Search), certainement le plus médiatisé, a démarré fin 2004 et prévoit la numérisation de quinze millions de livres d’ici 2010. Pour lancer ce projet, Google a d’abord signé un accord avec cinq universités anglo-saxonnes (Harvard (US), Stanford (US), Oxford (GB), Michigan (US) et New York Public Library (US). Dans le monde entier, Google démarche de nouveaux partenaires (éditeurs et bibliothèques), comme la Bibliothèque Nationale Chinoise qui vient d’adhérer au projet et fournira 80 millions de pages (Livres Hebdo n.628, p.68). Mais Google utilise une interprétation contestable du droit d’auteur qui met déjà son gigantesque projet en porte-à-faux avec les éditeurs, les auteurs et tous les ayants droit : en bref, ceux-ci ne sont a priori pas consultés au sujet de la numérisation de leurs oeuvres conservées par les bibliothèques partenaires. Plusieurs recours en justice ont déjà été lancés aux Etats-Unis et en Europe (car les bibliothèques concernées conservent de nombreux fonds européens). L’Open Content Alliance (OCA) est un autre projet de numérisation (américain) conduit par un puissant consortium comprenant les deux autres moteurs de recherche leaders (Yahoo et MSN). Instruit par l’erreur de son concurrent, l’OCA entend théoriquement faire respecter le droit d’auteur grâce à l’application de la licence « Creative Commons » qui permet aux ayants droit de préciser les modalités d’utilisation du document. Autre différence majeure : l’OCA se présente comme un outil en libre accès, consultable à partir de n’importe quel moteur de recherche.

En Europe, ces gigantesques projets ont suscité quelques inquiétudes quant aux situations monopolistiques d’accès à l’information qui risquent de se créer. Les multiples projets de bibliothèques numériques en Europe créent une situation de fragmentation à laquelle la Commission Européenne tente de répondre. Le défi actuel au niveau européen est de créer une masse critique de documents numérisés ; les programmes de numérisation menés jusqu’à présent au niveau national sont insuffisants. Une politique massive de numérisation s’impose donc pour les prochaines années. Un secteur industriel spécialisé est amené à se développer pour répondre aux demandes de numérisation, d’indexation, de stockage et de préservation. La numérisation est un processus extrêmement coûteux et il s’agit de définir précisément quels documents seront numérisés, selon quelles priorités, et sous quelle forme ils seront rendus accessibles pour respecter à la fois le droit d’auteur et satisfaire l’utilisateur. Les choix actuels ne doivent donc pas être de nature simplement commerciale et technologique mais également culturelle et politique.

 

En conclusion, il est important de rappeler que les projets de bibliothèques numériques n’en sont qu’aux prémices. Personne ne peut savoir ce qu’il en sera dans 10, 50 ou 200 ans mais la numérisation a certainement de beaux jours devant elle. La force de l’économie digitale qui transparaît dans les projets de bibliothèques numériques est surtout de raviver dans l’imaginaire collectif, le mythe de la bibliothèque universelle, contenant tous les savoirs du monde, et accessibles à tous. Il semble qu’en passant de la bibliothèque municipale, universitaire, généraliste ou spécialisée à la bibliothèque numérique, on autorise un accès direct au paradigme de Borges d’une bibliothèque totale, englobant tous les mondes possibles. Mais il faut procéder avec méthode et replacer l’utilisateur au centre des choix de numérisation. Face à la course commerciale et technologique qui s’est engagée, des priorités doivent être clairement établies dans les domaines où une demande a été identifiée. Il serait également souhaitable de mettre en place une concertation des différents acteurs sinon on s’expose à créer d’infinies duplications, coûteuses et inutiles (à moins qu’elles n’aient été jugées nécessaires en terme de conservation). Les concepts de diversification et de complémentarité doivent présider à la numérisation, sans quoi la bibliothèque numérique risque de devenir un champ infini, où les mauvaises herbes prospèrent en toute tranquillité, et menacent peut-être d’anéantir les cultures...

 

« Je soupçonne que l’espèce humaine – la seule qui soit - est près de s’éteindre, tandis que la Bibliothèque se perpétuera : éclairée, solitaire, infinie, parfaitement immobile, armée de volumes précieux, inutile, incorruptible, secrète. » (Jorge Luis Borges, « La bibliothèque de Babel » in Fictions, 1941).


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